Appel à contributions : Les écrivain·e·s face à l’impératif de célébrité

Le comité de rédaction de Relief – Revue électronique de littérature française (revue-relief.org) vous invite à proposer des contributions pour un dossier consacré aux « écrivain·e·s face à l’impératif de publicité ». Ce numéro sera dirigé par Violaine François (UPEC) et Marceau Levin (ENS Lyon).

Au XIXe siècle, le développement des techniques de reproduction de l’imprimé à grande échelle et à bas coût, l’alphabétisation et l’entrée définitive de la librairie dans l’économie de marché ont contribué à faire des écrivains des personnalités publiques, en leur donnant une exposition médiatique qu’ils contribuent en partie à construire. La recherche s’est déjà intéressée aux conséquences du déploiement de l’ère médiatique sur la littérature (Therenty, Vaillant, 2001 ; Meizoz, 2016, 2020), de la nécessité chez les écrivains d’adopter une « posture auctoriale » jusqu’aux liens entre littérature et publicité (Guellec, 2024 ; Guellec, Hache-Bissette, 2012), en passant par la naissance d’une poétique médiatique dans les productions littéraires. Un colloque international entre Paris et Rio de Janeiro organisé en avril 2026[1] vise par ailleurs à identifier les valeurs portées et produites par cette célébrité. Alors que ce colloque met l’accent sur les valeurs symboliques associées à la célébrité, notre recherche se focalise sur une autre dimension, plus opérationnelle : celle des effets directs de la célébrité sur les conditions d’écriture et de publication au XIXe siècle.

Cela suppose d’abord de définir la célébrité comme un phénomène spécifique, historiquement situé, à distinguer d’autres notions en usage à l’époque – gloire[2], renommée, réputation, etc. –, en soulignant son caractère injonctif comme élément central. Nous faisons l’hypothèse qu’au XIXe siècle, la célébrité devient une contrainte structurante qui impose aux écrivain·e·s une participation plus ou moins assumée à l’exposition médiatique de soi. Nous entendons interroger les effets concrets de cette obligation sur les trajectoires littéraires et les formes mêmes des œuvres. C’est pourquoi nous souhaitons réunir stylisticiens, sociologues de la littérature, historiens des médias et spécialistes des études culturelles, afin que cette enquête puisse éclairer les transformations esthétiques, sociales et médiatiques de cette injonction médiatique.

Les discours d’époque en témoignent : Sainte-Beuve écrit que les poètes sont « bon gré, mal gré, un objet de publicité[3] » ; Balzac explique que la réussite de certaines œuvres est due « aux commandements d’une gloire à soutenir[4] » ; quant à la machine à gloire de Villiers de L’Isle-Adam, « elle vous en couvre – n’en voulût-on pas avoir : l’on veut s’enfuir, et cela vous poursuit[5] ». À partir des années 1830, il devient obligatoire pour qui veut vivre de sa plume de se livrer à la publicité, de participer activement aux diverses sociabilités littéraires[6] et artistiques, d’accepter de voir ses traits reproduits et de laisser son œuvre dévoiler sa vie. Rien d’étonnant à voir ainsi, dans la deuxième moitié du siècle, les pratiques publicitaires parasiter les textes comme dans l’original poème Poêles mobiles de Maurice Mac-Nab, publié en 1886, qui intègre des coupures publicitaires au cœur du texte. La célébrité se constituerait donc en impératif au cours du XIXe siècle. Les formulations de cet impératif sont multiples. Les éditeurs exigent des garanties : une réputation médiatique, des réseaux actifs, une présence dans les cercles d’influence. Le public, lui aussi, réclame une incarnation de l’écrivain, à travers conférences, portraits et biographies. Cette injonction n’est pas neutre : elle pèse sur les œuvres, contraint les postures, et suscite des réponses variées – de l’adhésion stratégique au refus résolu. Elle est aussi porteuse d’ambiguïté : entre reconnaissance légitime et vanité éphémère, la célébrité dérange autant qu’elle séduit. C’est encore un imaginaire de la célébrité qui se construit au fil des romans de la vie littéraire où la quête de reconnaissance devient une trame narrative à part entière, influençant les pratiques de sociabilité. Les canaux de cette pression médiatique sont multiples et plus ou moins manifestes, il importe donc de saisir avec précision les manifestations concrètes et implicites de cet impératif.

À partir de cette compréhension, plusieurs questions se posent : comment les écrivains se sont-ils accommodés de ces exigences nouvelles ? Et surtout, quels compromis sont-ils amenés à faire pour jouer le jeu sans s’y perdre ? C’est à l’identification et à la mesure de ces phénomènes que le présent numéro de Relief veut se livrer. On souhaite s’attacher aux traces, aux indices, dans l’œuvre ou hors d’elle, d’une négociation entre la contrainte médiatique et la recherche d’une liberté créatrice. Il sera question d’estimer l’incidence de ces négociations sur les œuvres, parfois créées en vue de répondre à cet enjeu de visibilité, ou adaptées à ces impératifs médiatiques.  

 Le développement des pratiques culturelles dites « de masse » au cours du XXe siècle, ainsi que l’émergence de nouveaux médias, comme la radio et la télévision, transforment profondément les modalités de l’impératif de célébrité et les stratégies adoptées par les écrivains pour y répondre. Cette nouvelle ère médiatique constitue ainsi un repère chronologique essentiel, marquant la limite de notre périodisation.

Quatre axes de réflexion (non limitatifs) sont proposés :

1.     Une première piste consiste à adopter une approche chronologique des inflexions et des ruptures dans le phénomène d’obligation à la célébrité au cours du XIXe siècle. Certaines manifestations de cette injonction à la visibilité émergent en effet tardivement. Ainsi, la transformation de l’écrivain en figure publicitaire — notamment à travers son image mobilisée dans des campagnes commerciales — ne s’impose réellement qu’à la fin du siècle. Les exemples emblématiques que sont les albums Mariani ou les boîtes illustrées de Lefèvre-Utile témoignent de cette nouvelle exposition de l’écrivain dans la sphère marchande. Il serait de même particulièrement fécond d’interroger le rôle des maisons d’édition dans ce processus de mise en scène, à la croisée de l’économie du livre et des stratégies promotionnelles. Le cas de la Comtesse de Ségur, dont l’œuvre est associée à la Bibliothèque rose chez Hachette, illustre bien comment l’identité auctoriale est modelée pour répondre à une logique éditoriale et commerciale. Une telle étude permettrait de saisir concrètement les effets de ces impératifs de visibilité sur la redéfinition progressive de la figure de l’écrivain tout au long du siècle.

2.     Une deuxième piste s’intéresse à l’éventail des postures adoptées par les écrivains face à cet impératif de célébrité : du refus catégorique (Flaubert) à l’adhésion pleine et entière, teintée d’opportunisme (Arsène Houssaye). On pourrait ainsi suivre un écrivain le long de son parcours en s’intéressant à ses rapports avec cette injonction à la médiatisation de soi, ou s’intéresser à des catégories d’écrivains : qu’en est-il, par exemple, des autrices ? ou encore des auteurs dramatiques, le monde théâtral offrant des canaux spécifiques où les scènes tant réelles que médiatiques sont au cœur des créations ? 

3.     L’étude des traces laissées par cette gestion de la contrainte médiatique dans les textes (polygraphie, choix du genre littéraire, faits stylistiques ou narratifs, etc.) est particulièrement attendue. Une approche génétique des textes pourrait mettre en lumière quelques modifications effectuées par les auteurs pour répondre à la pression médiatique. Les « petits » genres, retrouvés dans les revues, ou dans les lieux de représentations qui se créent à côté des théâtres (cabaret littéraire), sont-ils plus à même de rendre visibles ces négociations ? 

4.     Une ouverture aux pratiques littéraires et médiatiques, hors des textes, que cette injonction fait naître ou fait évoluer est encore bienvenue : publications, performances et lectures publiques, mais aussi look, images de soi ou de son intérieur… La vogue des conférences d’écrivains dans la deuxième moitié du siècle fait partie de ces gestes attendus dans l’espace littéraire qui peuvent être plus ou moins assumés et appropriés par les écrivains. Le déferlement des images au cours du siècle – des caricatures aux portraits photographiques en passant par la peinture et la sculpture – débouche sur des injonctions spécifiques à voir ses traits passer « dans le commerce[7] », qu’il conviendra d’étudier.

Les contributions, en français ou en anglais, porteront de préférence sur un corpus francophone. Des liens ou comparaisons avec des œuvres étrangères permettront éventuellement de faire émerger des convergences ou des particularismes. Qu’il s’agisse d’études de cas ou de contributions plus générales à visée théorique, les articles feront dialoguer études littéraires et sciences sociales.

Date limite pour l’envoi des propositions, le 15 septembre 2025

Les auteurs des propositions retenues devront soumettre l’article complet (de 6000 à 8000 mots) en respectant la feuille de style de Relief pour le 15 janvier 2026

Conformément au protocole de la revue, les contributions seront soumises à une évaluation en double aveugle pour publication dans Relief en juin 2026

Merci d’envoyer une proposition d’environ 300 mots, accompagnée d’une brève notice biobibliographique à revuerelief@gmail.com en même temps qu’à Violaine François (violainefrancois23@gmail.com) et Marceau Levin (marceau.levin@ens-lyon.fr).