Écrire, c’est partager : le Choix Goncourt 2026

Par Robin Chardon, Radboud Universiteit Nijmegen

Quand le soleil printanier fait son retour, c’est l’heure du Choix Goncourt des Pays-Bas. Sortis d’une hibernation littéraire, les étudiant.e.s de français se rassemblent pour discuter des quatre romans qui étaient en lice pour le Prix Goncourt 2025. Certain.e.s en ont lu qu’un seul, d’autres deux ou mêmes la sélection entière, mais n’importe car c’est la passion pour les histoires qui compte. Ce vendredi le 13 mars, un jour de pluie, le jury national se réunit dans l’OBA pour élire le/la lauréat.e lors d’un débat mené sous la direction de l’interprète Barbara Westerveld. Laurie-Anne Pequeux est également présente et a du mal à rester en retrait pendant les échanges vifs et justes, nous avoue-t-elle à la fin.

C’est la cinquième fois que je participe au Choix Goncourt, et chaque édition me surprend de façon différente. Quand j’étais en première année de ma licence, les œuvres Goncourt me paraissaient hors de portée vu leur sagesse et leur qualité poétique. Or, depuis cette première expérience, ma passion pour l’écrit littéraire s’est affirmée de plus en plus, ainsi que le désir de la partager et d’en discuter avec d’autres amoureux de l’espace francophone. L’édition 2026 n’en est que le prolongement, même si mon parcours universitaire a pris fin en février.

Même avant de commencer, il devient clair autour de quels romans la discussion se déroulera : La Nuit au cœur de Nathacha Appanah et Le Bel Obscur de Caroline Lamarche. Deux romans différents en termes de sujet, mais similaires dans leur rapport avec l’actualité. Déterminées de révéler des histoires méconnues, voire refoulées, les deux écrivaines ont produit des textes autofictionnels. C’est une tendance qui se démarque ces dernières années dans le champ littéraire, et qui caractérise aussi les deux autres romans sélectionnés : Kolkhoze d’Emmanuel Carrère et La Maison vide de Pascal Mauvignier. Même si ces deux-là ne sont pas préférés par la plupart des étudiant.e.s, il y en a toujours quelques-un.e.s qui aiment les textes moins facilement abordables. Personnellement, j’étais émue par La Maison vide et son écriture sensible de l’histoire de quatre générations de femmes Proust. Petite parenthèse : la figure féminine est un thème récurrent dans les quatre romans.

Enfin, c’est sur La Nuit au cœur et Le Bel Obscur que l’on s’attarde : quel critère pèse le plus, l’urgence ou l’originalité ? Même si le jury a finalement choisi La Nuit au cœur, ce n’est pas dire que le message du Bel Obscur passe inaperçu. Effectivement, la narratrice révèle à quel point sa position de partenaire d’un homme homosexuel est méconnue, peu recherchée et par conséquent mal comprise. Or, La Nuit au cœur convainc le jury par la fluidité de son style, sa complexité narrative et surtout par la capacité d’Appanah à transmettre ses émotions ressenties au lectorat : colère, tristesse, détermination, et avant tout la peur tétanisante qui emprisonne les femmes victimes de la violence conjugale.

Pour finir sur une note personnelle, c’est le doute dont Appanah nous fait part qui m’a touché le plus. Face à la création romanesque, elle rencontre la difficulté – parfois même l’impossibilité – de mettre en mots l’histoire qu’elle désire raconter : « Je sentais que j’aurais pu m’agripper à l’impossibilité même d’écrire,  me décourager, finir par me dessécher. Alors, j’ai pensé : Contourne cette chose et à la fin de ce livre, à la fin de ce chemin, tu l’écriras » (p. 274-275). Écrire, ce n’est pas une activité individuelle, mais surtout le partage d’une réflexion à propos du monde, de soi-même et de son rapport avec l’autre ; c’est le besoin de ce dernier pour transmettre des histoires nécessaires à l’époque actuelle, et pour trouver un langage partagé.

Annonce du Choix Goncourt des Pays-Bas par Greta Fanton (Haagse Hogeschool). Foto: Lina FARIK – Institut français NL